Rencontre débat : Les enjeux de la permanence artistique

A l’occasion de la création d’Une Île*, spectacle joué pendant huit semaines au Théâtre Massalia - Friche La Belle de Mai, François Cervantès et la revue Mouvement ont organisé, fin janvier, une rencontre débat sur la question de la permanence artistique.
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En soit le théâtre ne saurait être permanent. A moins de transformer la société en un asile d’aliéné. C’est un art de la distanciation et de l’éphémère qui advient ici et maintenant. Il ne dure pas mais perdure à travers les siècles. Et surtout il réunit ! François Cervantès a joué son dernier spectacle, Une Île, pendant huit semaines à la Friche la Belle de Mai ce qui pour l’économie libérale est une aberration.
Pourtant la salle était toujours pleine. Que nous enseigne donc cet acte archaïque et non rentable financièrement ? François Cervantès : « Le
théâtre n’existe pas sans corps collectifs ». Consubstantiellement lié à la notion de Cité, il est constamment traversé, « contaminé par les problèmes sociaux ». François Cervantès est aussi auteur. Il n’envisage pas la permanence artistique dans une forme reproduite à l’identique. Il préfère suivre le fil d’un récit qui, depuis la nuit des temps, relie les hommes au monde. La représentation nous renvoie alors a une forme d’acquiescement, mais renversée : « Au théâtre, on ne partage pas ce que l’on a mais ce qui nous manque… ». Comment penser cet état permanent quand l’Etat est incarné par autant de gesticulation, quand l’impermanence semble être la loi ? « Pendant ce temps, une politique est à l’oeuvre qui fait croire que l’artiste est intermittent ».
A ECOUTER : Premier échange introductif au débat entre François Cervantes (Cie l’Entreprise) et Jean-Marc Adolphe (revue Mouvement). A propos de la disparition des troupes permanentes dans le spectacle vivant, François Cervantes pose l’idée que le théâtre demeure, dans un contexte de déliquescence de la chose publique, un lieu essentiel de réflexion sur la notion de collectif.
Il ne s’agit pas d’installer des artistes à vie dans des équipements. Les CDN qui sont dirigés par des créateurs ne sont pas tous, loin s’en faut, des modèles de dynamisme artistique. Comme le fait remarquer Alain Fourneau, du Théâtre des Bernardines, Beaucoup d’artistes, une fois à la tête de ces grandes institutions, n’ont pas jugé nécessaire de s’entourer d’une troupe d’acteurs : « Les théâtres se sont vidés des comédiens au profit des postes administratifs et des techniciens d’accueil ». Katell Pouessel, chargée de Mission Théâtre à la Drac Paca, reconnaît que globalement « ces cathédrales » ne sont pas assez ouvertes et « qu’il faut redistribuer les lieux ». S’il n’y avait que les lieux a redistribuer ! Il est désormais difficile d’inverser la tendance. Laurent Fréruchet est directeur du CDN de Sartrouville : « Quand je suis arrivé, il y a quatre ans, 10% seulement du budget était consacré à la création. Je me suis battu pour transformer ce lieu en une maison de création, avec des artistes au travail. Mais, cette année nous sommes confrontés à une baisse de subvention de 4%… La seule variable d’ajustement, c’est l’artistique ».
La mobilité, autant des corps que des têtes, est un principe de création essentiel. Elle n’a rien à voir avec un « nomadisme » trop souvent subi et synonyme de précarité. Les artistes ne demandent pas forcément plus de stabilité. Alain Béhar envisage sa fonction d’artiste associé Ã
la Scène nationale de Sète comme un moyen pour « déplacer les habitudes ». A la permanence qui fige, il oppose « la régularité d’un rythme qui permet d’instituer des choses ». Ajoutant immédiatement qu’« instituer n’est pas institutionnaliser ». Julie Bérès, metteur en scène associée au Quartz de Brest, préfère dire qu’elle en « présence et non en résidence ». La permanence serait donc surtout une démarche qui résiste à l’inconstance, à l’éparpillement et à l’atomisation des êtres. Catherine Germain est comédienne. Depuis 20 ans, elle travaille avec François Cervantés. Elle a ainsi construit son vocabulaire artistique, « une démarche qui influence toute une vie ». Ce point d’ancrage trouve toute sa raison d’être dans la reconnaissance et la fidélité du public : « La permanence artistique, je la perçois quand je rencontre le public dans le noir de la salle ».
A ECOUTER : intervention de Catherine Germain, comédienne.
Download Catherine Germain (3′52″)
En somme, comme le rappelle Philippe Foulquié, directeur de la Friche La Belle de Mai et du Théâtre Massalia, la question de la permanence engage des enjeux de production multiples qui visent tous à réinscrire l’artiste au coeur des villes. Le barrage n’est donc pas économique, mais bien politique. « Combien de projets permanents aurait-il été possible de construire avec les cinq milliards d’euros que le trader de la Société Générale a fait partir en fumée », interroge Thierry Fabre. Et le Rédacteur en chef de la Pensée de Midi de présenter la permanence comme une forme de résistance à l’idéologie dominante : « Ce temps du mépris de l’art et de la pensée, de l’empire de l’argent, de l’efficacité et de l’immédiateté… ».
A ECOUTER : “Résister à cet empire du temps qui est de l’argent”, la conclusion en forme d’ouverture par Thierry Fabre.
Download Thierry Fabre (7′15″)
Fred Kahn
(Extraits sonores sélectionnés par Xavier Thomas)
La Permanence artistique – rencontre débat, le 31 janvier 2008, à la Friche La Belle de Mai.
* Lire également sur Mouvement.net : « L’acte poétique peut produire une brûlure », entretien avec François Cervantès par Naly Gerard.
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