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Un panorama sur l’horizon des arts de la rue

 

La FAI AR, la seule formation avancée en France dédiée aux arts de la rue, a présenté, à la Gare Franche à Marseille, la sortie de sa deuxième promotion. Treize panoramas des chantiers pour mieux comprendre les directions empruntées par les artistes qui travaillent avec et dans la ville.

Treize apprentis (ici on ne dit pas étudiants) sont issus de cette deuxième promotion de la FAI AR (Formation avancée et itinérante des arts de la rue). Ils ont suivi pendant 18 mois un cursus autant théorique que pratique. Ce contenu pédagogique particulièrement diversifié articulait rencontres de professionnels en activité, réflexions sur les problématiques liées à cette forme artistique et recherches individuelles sur un projet de création. Précision importante : les étudiants qui suivent cette formation ont déjà une pratique d’artiste, ils ont simplement décidé de confronter cette dernière aux territoires urbains. Reçus sur projet, ils se frottent pendant près de deux ans à des lieux non dédiés à l’art.

 
icon for podpress  Dominique Trichet, directeur de la FAI AR, puis Lili Junk, apprentie. [2mn]: Play Now | Play in Popup

Trois prismes pour une promesse d’œuvre

Le Panorama des chantiers marque le retour de l’apprenti à la « vie active ». Le moment où il redevient socialement artiste à part entière. Ce Panorama s’adresse de fait à un public « averti ». Pas forcément initié, mais qui replace ce qu’il voit dans son juste contexte. Le jugement critique sur ces expérimentations est inévitable et nécessaire, mais il ne peut s’exercer qu’en toute connaissance de cause. Le public était donc invité à se saisir de chaque chantier en suivant un protocole bien précis. Le parcours comportait trois étapes complémentaires : une installation, une présentation orale et un Reflet, première mise en œuvre in situ d’une trentaine de minutes maximum. Un Reflet ne doit pas être un sous spectacle, ni même un extrait de spectacle à venir… Cet exercice très périlleux s’apparente aux chantiers de création et aux sorties d’ateliers, avec des règles et des contraintes très particulières, une temporalité et une logique esthétique spécifique. Même si le résultat était forcément inégal, les apprentis ont tous intégré ces données. Il n’est pas question de nier la disparité des propositions, mais cette dernière n’était pas nécessairement due à une déficience artistique. Elle pouvait aussi dépendre de l’état d’avancement des projets qui diffère selon les apprentis. Ou être liée à la nature de chaque démarche. Certaines formes (work in progress, happening…) se plient mieux que d’autres aux contraintes de l’essai ou de l’étape de travail… Des artistes extrêmement talentueux ont un mode de travail et de fonctionnement difficilement adaptable à ce type de monstration. On ne pouvait juger d’un Reflet qu’en prenant en compte tous ces paramètres…

Emergences sensibles

Au delà de la qualité intrinsèque des propositions, force était de constater la pertinence de la sélection. Tous les apprentis possédait une très forte personnalité artistique. Ils étaient totalement impliqués dans leur projet. La pluralité des esthétiques mises en jeu ajoutée à la cohérence de chacun des chantiers à permis de convaincre les observateurs les plus réticents : nous n’étions nullement conviés à un Panorama de fin d’étude mais bien à un Panorama d’émergences artistiques. En effet, à partir de ces treize panoramas, il est possible d’esquisser quelques pistes de réflexion sur le devenir de la production artistique en milieu urbain. Première constatation : l’hétérogénéité des formes. Nous rencontrons ici une constance qui traverse toute la création contemporaine : la disparition des courants artistiques et la porosité des catégories. Ces propositions mettent en jeu des principes parfaitement identifiés d’hybridation et de pluridisciplinarité.

Download Dominique Trichet sur cette idée de chantier et la diversité des formes, puis les apprenties Jana et Prisca pour qui la FAI AR serait une grande machine à laver… [1mn30]

De telles postures ne sont pas exclusives aux arts de la rue, mais c’est, sans doute, dans ce champ artistique qu’elles sont le plus répandues. Ce Panorama souligne aussi la capacité de l’art à nourrir une double interrogation philosophique (l’œuvre questionne notre être au monde) et politique (l’œuvre s’inscrit dans la cité et interroge les relations interhumaines). Bien sûr, ces deux approches ne sont pas antinomiques. Au contraire, elles se complètent souvent.

Il ne suffit malheureusement pas d’être habité par une idée, ou une intention, aussi louable soit-elle. Il subsiste quelque chose d’instinctif, d’irrationnel dans l’art. Une part irréductible à la pensée rationnelle. Jérémie Steil transpose de manière trop littérale son obsession de la guerre de 14-18. Prisca Villa, enterrée jusqu’au cou est encore prisonnière de la très forte image qu’elle crée, elle n’a sans doute pas encore trouvé la dramaturgie qui révélerait tout le potentiel quasi métaphysique de la situation… Mais, elle a su ouvrir des pistes en ce sens. On sera beaucoup plus sceptique devant la forme chorégraphique présentée par Géraldine Salmon. Outre le fait que la cohérence générale du propos nous a échappé, la gestuelle censée servir de fil narratif est apparue passablement datée.

Le je et l’autre

Toutes les propositions étaient habitées par la même nécessité : cheminer de l’intime vers l’universel. La relation à l’autre était au cœur de chaque Panorama. Notamment, l’autre en tant que figure de l’altérité. Abdelhakmi Naïm est l’artiste le plus emblématique de ce positionnement. Ici la primauté est accordée à une introspection poétique où le regard du spectateur fonctionne comme un miroir.

Download Naim, l’espace public, et son Reflet… [1mn]

Julie Mercier choisie, elle, la voie des réminiscences enfantines et ouvre, avec une simplicité apparente, une voie d’accès entre la terre et le ciel. C’est avec son ego que Michael Sanchez se débat. Il évolue à l’intérieur d’une structure en aluminium symbolisant la difficulté d’accorder notre monde intime au monde extérieur. Ce jeu d’équilibre instable est ponctué d’images de dépassement assez saisissante. Quant à Berta Tarrago, elle développe sans doute le projet le plus intriguant et le plus singulier. Au croisement de l’art et de la science, Porcopolis investigue le potentiel de mutation de l’être humain. L’artiste a ainsi engagé une série de sept expérimentations (le Panorama était la seconde) sur la base d’une hypothèse pas si folle qu’elle en a l’air : le devenir cochon de l’homme. Si la chimère manque encore de corps (mais pas de chair) elle n’en est pas moins très déstabilisante.

Ce panorama des chantiers participe bien d’un vaste mouvement artistique qui nous invite à réenvisager notre rapport au temps et à l’espace de la ville. Il questionne aussi de fait les modes de production et de diffusion de la création artistique. Par exemple, la place du public ou la relation entre l’acte spectaculaire à proprement parlé et tout le processus de création qui le précède… De toute évidence, les systèmes de production et de diffusion, trop normés, n’accompagnent pas assez ces mutations artistiques.

Enfin et ce n’est pas le moindre des enseignements, ces panoramas s’inscrivaient souvent dans des démarches résolument collectives. Dans une société de plus en plus individualiste, les artistes continuent à défendre des stratégies généreuses de partage et de solidarité. Un tel engagement est terriblement plaisant à voir et à vivre. L’ambiance qui régnait lors de ces quatre jours n’était pas artificielle. Elle correspond à de véritables postures existentielles. Et de toute évidence, cette empathie fut un élément déterminant dans le cursus de formation. Sans elle, pas de transmission possible. A cet endroit aussi, l’artiste est un visionnaire.

Fred Kahn

Le Panorama des Chantiers s’est déroulé du 10 au 14 mars à la Gare France à Marseille.

FAI AR – Cité des arts de la rue. 225, avenue des Aygalades. 13015 Marseille. 04 91 69 74 67

Retrouvez le reportage sonore dans son intégralité ici

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