Répondre aux commandes que leur enjoint la vie
Les colloques se suivent et se ressemblent, on s’y questionne sans cesse sur ce que l’art fait aux gens, à la cité, à l’espace public, s’il est politique et comment faire pour qu’il soit encore plus acteur de la vie sociale…
L’art a pour fonction d’être d’abord lui-même, objet (peinture, photographie) ou moment (concert, chorégraphie), qui alimente sans relâche notre champ de vision, d’audition, d’interprétation, de réflexion, d’imagination… Ce qu’il nous fait ou ce qu’il fait à la collectivité est sans limite. Qu’il soit projeté dans la vie quotidienne ou dans les espaces réservés, il réinterroge sans cesse ce qu’il nomme, ce qu’il évoque, ce qu’il réfléchit, ce qu’il interrompt ou ce dans quoi il intervient… et surtout ceux qu’il implique.
Ici, on lui prête des pouvoirs de transformation symbolique, d’émancipation esthétique, d’imagination, d’éducation culturelle, d’émotion, là on lui prête des pouvoirs de lien social, de reconstruction sensible, de réparation sociale, voire de soin clinique individuel !!
Pourrait-on renverser toutes ces prétentions et se poser la question à l’envers : qui fait l’offre culturelle ? Est-ce vraiment l’artiste ? Ne serait-ce pas autant sinon davantage, les lieux qu’il travaille, les sujets qu’il aborde, les contextes qu’il prétend défricher, les villes qui l’habitent, les idées qui l’encerclent, les désirs qui l’entourent, l’histoire contemporaine, les habitants qu’il associe, les outils qui lui sont confiés (les conditions de production) ?
Oui la cité, les gens, les architectures, les métiers, les luttes sociales, les inventions, la consommation, les espaces ou les lieux… participent de la matière des oeuvres, composent aux côtés des artistes, les forgent, les influencent, les dirigent, leur font commande, les nourrissent.
Mieux, nombre d’artistes aujourd’hui écrivent des oeuvres pour les gens, avec eux mais aussi pour leurs capacités d’interprétation et d’action artistique, pour les lieux de vie, pour les idées qui sont débattues au jour le jour et qui traversent le temps, pour les combats de la vie quotidienne, pour les espaces laissés en friche comme pour les maisons, les écoles, les prisons, les usines et les jardins.
L’oeuvre n’est plus en ce cas cet artefact incandescent, sublimant le concret dans l’abstrait, rare, coûteux et signé de la main du maître inaccessible, il est l’essence ordinaire de la vie qui se pense, se réfléchit, se sent, il est l’écriture superbe des gestes, sons et idées du moment, emportant l’abstraction de la vie dans le concret des sons, il est ce concert en mouvement, donné ici et là , le plus souvent possible, gratuitement 1et dans l’évidence de tous.
L’oeuvre en a fini avec la séduction, le commerce et la communication, elle émane du coeur même de la vie quotidienne, de la cité, de l’atelier ou de l’espace public, comme une vague qui, en alternance perpétuelle, émerge des flots pour s’y engouffrer ensuite, suivie de la suivante, sans fin…
Les artistes ne sont rien sans l’histoire collective, sans l’expérience commune, sans le contexte et les forces ambiantes, la chance leur est donnée de répondre aux commandes que leur enjoint la vie.
Nicolas Frize, compositeur
1 Une des premières missions de la puissance publique est de se donner les moyens de financer les oeuvres, les pratiques artistiques, les écritures d’aujourd’hui et les apprentissages continus…
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