Espaces en chantier

Terrains vagues, friches, délaissés, zones non-définies sur la cartographie des ville, reliquats d’une industrie déliquescente ou délocalisée: autant de “non-lieux” échappant à la spéculation immobilière pour être investis par des projets d’artistes. Auteurs, plasticiens, créateurs en tous genres, architectes transforment ces interstices des villes en espaces de possibles, où s’expérimentent de nouvelles formes de pratiques artistiques et sociales.
Pour évoquer ces espaces d’utopies en réalisation, voici Les lieux de l’initiative, un entretien avec Patrick Bouchain, architecte, réalisé par Fred Kahn, ainsi que de larges extraits sonores de la rencontre-débat Dans les interstices des villes, enregistrée le 8 février 2008 à la Sorbonne dans le cadre du cycle Art [Espace] Public proposé par les étudiants du master Projets culturels dans l’espace public de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, en partenariat avec HorsLesMurs, avec Constantin Petcou(architecte), Stefan Shankland (plasticien) et Philippe Vasset(écrivain)
A écouter : Art [Espace] Public - Dans les interstices des villes.
Vous pouvez télécharger le dossier documentaire Dans les interstices de villes
A lire : LES LIEUX DE L’INITIATIVE, entretien avec Patrick Bouchain, cliquez suite
Les lieux de l’initiative
Patrick Bouchain a notamment conçu le Lieu Unique à Nantes, la Volière Dromesko à Rennes, l’Académie du cirque Fratellini à Saint Denis, La Condition Publique à Roubaix, La scène nationale le Channel à Calais… Il est également impliqué dans le projet de transformation de la Friche La Belle de Mai, à Marseille. Il envisage les délaissés urbains et les friches industrielles comme des espaces de liberté, des lieux ou l’avenir de la Cité peut s’inventer durablement.
Fred Kahn : Les délaissés urbains ne sont pas de simples opportunités architecturales, mais de véritables espaces stratégiques. L’avenir des villes serait-elle dans les marges ?
Patrick Bouchain : La société est de plus en plus normée. La loi et les règlements sont appliqués de manière de anonyme et abstraite ce qui libère des espaces. Auparavant, nous pouvions poser un regard global sur la ville. Aujourd’hui, cette vision globale est devenu très technocratique et elle laisse des miettes. Le découpage administratif et technique du territoire démultiplie les entres deux, des espaces qui n’appartiennent à personne. Comme l’a très bien expliqué Gilles Clément à travers son concept de Tiers Paysage, ces petites parcelles qui ne sont pas exploitées économiquement permettent à la biodiversité de se développer. L’abandon de ces territoires favorise l’implantation de la liberté. Une société, aussi organisée soit-elle, ne peut pas tout prévoir. Ces délaissés ne sont pas en dehors du droit commun, mais ils échappent à une application hyper normée du règlement. Ce sont les lieux de l’initiative.
L’appropriation de ces espaces abandonnés s’inscrit dans une démarche intuitive de développement durable : on prend ce que la société jette. Il s’agit de produire du travail dans des lieux abandonné par l’économie capitalistique. Cette culture répond à une vision économique : elle reprend ce que d’autre ont rejeté. Elle récupère et révèle des capacités de réemploi.
Je pense que ce phénomène contemporain va s’étendre au delà des pays industrialisés. Le phénomène des délaissés ne concerne pas que les territoires industriels, mais aussi agricoles… Et bientôt, il s’étendra à des zones jugées non rentables aujourd’hui. Les tourbière les désert, la mer seront sans doute occupés d’une manière surprenante dans l’avenir.
F.K. : Ces lieux ne sont d’ailleurs plus considérés comme marginaux par la puissance public. Cette dernière soutient même parfois ce phénomène de réappropriation. C’est notamment le cas de la Friche la Belle de Mai à Marseille. Les usagers se sont constitué en SCIC (Société Coopérative d’Intérêt collectif) et ont obtenu de la Municipalité, via un bail emphytéotique, la gestion du lieu.
P. B. : La vocation initiale du lieu a été détournée pour de multiples raisons. De la même manière, on interrompt parfois des projets de construction, quand, en creusant les fondations, on tombe sur des traces historiques essentielles à conserver. A la Friche La Belle de Mai, des gens sont passés à l’acte non pas dans une démarche de contestation mais dans un mouvement de conservation actif. Pas pour figer le patrimoine, mais pour développer des activités. C’est un acte de sauvegarde du patrimoine actif. Cela prouve qu’il n’y a pas d’autre standard pour la culture que la liberté de penser et d’agir.
Cette ancienne manufacture des tabacs a été construite par une régie nationale qui, en bâtissant en surdensité sur l’espace public, s’est s’arrogée toutes les dérogations possibles et imaginables. Mais, c’est une toute autre activité qui profite de ces dérogations. Cette absence d’adéquation entre le programme et le projet démultiplie les usages du lieu.
Prenons le logement social. L’intention de départ était bonne et généreuse : permettre à tout le monde d’avoir un logement. Mais cette approche monofonctionnelle a abouti à une architecture fermée. Les endroits les plus agréables à habiter n’ont pas été conçus pour le logement. Si les programmes architecturaux n’étaient pas aussi rigide, les lieux seraient beaucoup plus habitables. On pourrait analyser l’évolution urbaine en se demandant si ce qui a structuré les villes a vraiment été projeté. Très souvent les éléments structurants sont le fruit du hasard. En tout cas, un programme ne répond pas ad vitam eternam aux besoins des hommes. Il peut déboucher sur une réalisation qui ne satisfait pas l’usager pressenti, mais en satisfera plus tard un autre.
F.K. : Comment répondre aux projets sans programmer des équipements ?
P. B. : Les programmes servent souvent à se dédouaner des risques, à ne pas assumer ses responsabilité. Certes, des cadres sont nécessaires, mais pour expérimenter des formes. Nous sommes aujourd’hui face à une architecture d’exécution, irréel et souvent inhumaine. Je suis pour une architecture d’interprétation…
F.K. : Votre posture est quelque part très « conservatrice » ?
P. B. : Je suis d’accord avec Pasolini : « Il faut être archaïque pour être révolutionnaire ». Notre société, sous couvert de progrès, est très destructrice. Il faut être conservateur pour transmettre. Il n’est pas question de revenir à un état originel idéal, mais de renouer le lien avec le passé pour repartir vers l’avenir. Nous devons nous appuyer sur le passé pour mieux nous projeter dans l’avenir. Ainsi, à la Friche la Belle de Mai, nous partons de ce qui existe déjà pour projeter des usages qui n’ont pas encore été imaginés. Ce qui n’existe pas encore est irreprésentable, donc impossible à programmer. Nous pouvons juste expérimenter des cadres. Et en avançant sans filet, nous sommes plus vigilants aux besoins des usagers
Fred Kahn pour Blogs 2.013
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