La ville sonne
Mécaniques, organiques, humains et urbains, les sons que la ville produit composent de véritables paysages sonores en évolution constante. En prenant la ville et ses habitants comme matière ou comme instrument, des artistes réinventent notre rapport à l’environnement sonore et à l’espace public, en inscrivant leurs oeuvres dans une vision politique et sociale. Dans quel rapport à l’espace public ces créations se situent-elles ?
Nous vous proposons deux approches de cette question :
La ville, comment ça sonne ?, une rencontre débat inscrite dans le cycle Art [Espace] Public, organisé par les étudiants du master projets culturels dans l’espace public de l’université de Paris 1 - Panthéon Sorbonne, en partenariat avec HorsLesMurs, centre national de ressources des arts de la rue et des arts du cirque. Nous vous donnons à écouter de larges extraits de cette rencontre, à laquelle participaient Jean-François Augoyard (directeur de recherches au CNRS), Nicolas Frize (compositeur) et Michel Risse (artiste sonore).
A Marseille, cette dimension sonore de la ville est questionnée, explorée, exploitée par Lieux Publics, centre national de création des arts de la rue. Nous complétons notre réflexion sur la dimension sonore de la ville avec Pierre Sauvageot, directeur de Lieux Publics, qui s’exprime, dans un entretien transcrit par Fred Kahn, sur son travail de création avec la ville-instrument : comment elle peut sonner et être sonnée.
A écouter : La ville comment ça sonne, extraits de la conférence Art [Espace] Public
Vous pouvez également télécharger le dossier documentaire « La Ville comment ça sonne »
Pour lire l’entretien avec Pierre Sauvageot cliquez suite
Les musiques de ville
Entretien avec Pierre Sauvageot
Pierre Sauvageot, compositeur et directeur de Lieux Publics, Centre National de création des Art de la Rue, aime faire sonner la ville… Il n’hésite pas à commander une œuvre musicale pour la rue la plus commerçante de Marseille. Et pour son dernier spectacle, oXc [Odysée], il fait résonner le plus vieux récit du monde dans l’urbanité contemporaine…
Fred Kahn : Vous avez composé plusieurs œuvres en utilisant l’espace urbain comme un instrument de musique. Qu’est-ce qui vous intéresse plus particulièrement dans cette approche sonore de la ville ?
Pierre Sauvageot : Pendant une bonne quinzaine d’années, j’ai en effet travaillé sur la ville en l’envisageant comme un objet et un lieu de création sonore. Je composais avec et à partir des sons produits par la ville. Allegro Barbaro, Orchestre de chambre de Ville, Concerts de publics… s’inscrivaient peu ou prou dans cette logique. J’appréhendais les sons urbains en tant qu’objets sonores porteurs d’une présence musicale. Mais, je suis un peu arrivé à saturation vis-à -vis de cette démarche. Ce type d’approche ne produit plus vraiment de l’étonnement en moi. J’ai envie de revenir à d’autres rapport entre la musique et la ville. Je suis un compositeur d’espace public et directeur d’une institution de création pour l’espace public. Cette notion d’espace a toujours été essentielle pour moi. Surtout dans sa dimension physique. Quand j’ai commencé à composer, la mobilité des sons et des sources, la spatialisation, la multiphonie, qui sont désormais bien intégrées, étaient encore des notions balbutiantes. J’éprouvais du plaisir à entendre simplement les sons bouger. L’espace public en tant que lieu de représentation, de lieu social est venu dans un deuxième temps…
F. K. : … Composer dans l’espace public permet pourtant de toucher une large population ?
P. S. : Il ne faut pas fantasmer sur la démocratisation artistique et croire que parce que des projets sont proposés gratuitement dans la ville, ils vont toucher des foules entières. Je trouve les approches artistiques plus pertinentes que les justifications sociales. L’espace public permet de sortir des catégorisations. Le concert de musique, peut-être plus encore que les autres formes de spectacle vivant, est un marqueur social considérable. Pas besoin d’être un sociologue émérite pour remarquer que, selon les genres musicaux, on retrouve les mêmes profils de public. Or, dans le travail sur l’espace urbain, la mixité des publics transforme radicalement l’approche artistique. La musique produite a beau se rapporter à des formes esthétiques précises, l’écoute est beaucoup plus libre, beaucoup moins référencée. Les gens écoutent avec de la générosité dans les oreilles une composition qui a été réalisée spécifiquement pour un lieu. La reconnaissance sociale qui est importante dans la musique en salle s’estompe dans l’espace public.
F. K. : Votre dernier spectacle, oXc [Odysée], est une adaptation pour l’espace public d’un des plus grands mythes de l’humanité. Produire de la musique peut aussi s’apparenter à une forme de récit urbain ?
P. S. : Dans cette création, je n’utilise pas la ville pour les sons qu’elle génère, je l’aborde comme un espace scénographique et de brassage des publics. Un espace possible. J’étais sans doute fatigué de réaliser des projets où le sujet était compris dans l’objet de la représentation. Je composais des concerts de sons de publics qui parlaient des concerts de sons de publics. J’avais l’impression de me répéter, d’être à l’étroit. La thématique était tellement proche du média que je tournais en rond.
Pour oXc [Odysée], je passe à une dimension opératique qui, à la fois, est à l’échelle de la ville et répond à la démesure du mythe. Voulant réaliser de la musique pour faire sonner la ville, je pars d’un grand mythe et, simultanément, la ville est pertinente pour partager mon amour de ce mythe.
F. K. : Quel rôle joue l’espace urbain dans un tel spectacle. Est-ce un simple décor ?
P. S. : La pertinence avec le contexte de l’œuvre est très importante. oXc [Odysée] n’est pas un œuvre contextuelle en soi. Mais si le lieu n’est pas pertinent, la proposition ne passe pas.
Il faut répondre à des questions scénographiques, mais aussi de sens. Le spectacle joue avec ce que les lieux révèlent. Par exemple, nous dessinons en temps réel sur les façades, ce qui permet notamment de dialoguer avec certains éléments architecturaux. oXc [Odysée] travaille également sur la spatialisation et la mobilité des sons. Les deux chanteurs ont un joystick dans chaque main et peuvent ainsi faire circuler leur voix, réaliser des boucles, des échos, des délais et les répartir entre les différentes sources de diffusion.
F. K. : Ces interventions sont improvisées ?
P. S. : Non. L’espace public laisse peu de place à l’improvisation. Les grandes lignes d’un projet doivent être très écrites. Par contre, nous effectuons un travail de réadaptation méticuleux. On doit réécrire en fonction des lieux. Mais quand les éléments sont posés, le spectacle bouge peu.
F. K. : Comment appréciez la musicalité d’un espace urbain ?
P. S. : Dans l’espace public, on sent la vibration de l’air et je pense que cela participe à la qualité de l’écoute. Les sons révèlent l’espace. Un lieu peut devenir beau simplement en le faisant sonner. Un son sonne aussi dans l’air. Je trouve, par exemple, que quand il a plu, l’air est chargé d’humidité et le plaisir que procure la circulation des sons est plus intense. Après la pluie, le son à une couleur absolument époustouflante. Une salle de concert ne peut pas procurer cette qualité.
F. K. : Vous investissez également des territoires qui, a priori, ne se prêtent pas à l’imaginaire. Ainsi, chaque année vous passez commande d’une œuvre pour la rue Saint Ferréol à Marseille… La rue la plus commerçante du centre ville…
P. S. : Marseille est une ville compliquée, avec un centre ville assez étriqué. Les espaces propices aux interventions urbaines ne sont pas très nombreux. Il existe peu de places publiques suffisamment grandes. Alors autant investir des lieux particuliers avec des projets spécifiques. Ainsi, j’aimerais aussi travailler avec les escaliers de la gare Saint-Charles.
Mais, par rapport à la rue Saint Ferréol, la genèse est assez lointaine. Je porte depuis longtemps l’idée de convoquer du public pour le mettre en mouvement, à l’intérieur de la musique. Il y a quelques années, j’avais vu dans cette rue [dans le cadre du Festival Dansem] un projet chorégraphique de Christophe Haleb. J’avais remarqué que cet espace change complètement de nature à partir de 19h, quand les commerces ferment. La rue devient silencieuse, mais suinte encore de chalandise… La nuit, c’est un lieu magique. Il offre une spécificité sonore très intéressante. La rue fait 8,5 mètres de large avec des façades de 4 ou 5 étages. Quand la rumeur urbaine s’estompe, elle sonne très bien. L’idée de travailler sur un long couloir fonctionne. Et en plus, elle répond à des problématiques très concrètes. Elle est déjà semi-piétonne, ce qui simplifie grandement les questions de circulations automobiles. Ce territoire n’est finalement pas trop compliqué à conquérir.
F. K. Jouer de la musique contemporaine dans un lieu dévolu à la consommation en modifie la perception ?
P. S. : Proposer une œuvre dans un tel espace permet aux gens de se le réapproprier. L’année dernière, nous avons proposé La Vague d’Eryck Abekasis, une œuvre assez radicale qui ne comportait ni mélodie ni harmonie et pourtant, elle a été très bien reçue. Je pense que la force du contexte génère un moment un peu magique, un plaisir d’être ensemble qui rend les gens plus disponibles, plus accueillants à la création. Cette année, Brigitte Cirla, crée une composition vocale avec des solistes professionnels et des chœurs d’amateurs. Il était intéressant de changer de registre et de faire résonner différemment cet espace…
F. K. : Mais l’œuvre doit être obligatoirement pensée pour ce contexte particulier ?
P. S. : En l’occurrence, la scénographie doit intégrer les problématiques de mobilité, de circulation, de fragmentation… Le son se déplace à la vitesse de 340 mètres seconde. Quand je passe commande à des compositeurs pour une rue longue de 600 mètres, cette question est forcément importante. Un son émis à un bout de la rue met deux secondes avant d’arriver à l’autre bout ! C’est énorme. Le compositeur doit intégrer cette donnée, mais la solution ne peut pas être uniquement technique.
Eryck Abecassis, et Brigitte Cirla ont proposé la même réponse : ils jouent l’œuvre deux fois de suite. Ce qui offre des écoutes différentes et incite les gens à être plus curieux. On se rend compte que suivre l’œuvre, circuler à l’intérieur ou rester immobile en transforme profondément l’appréhension.
F. K. : La proposition de Brigitte Cirla s’intitule Réclame !. Elle joue avec les signes publicitaires qui sont omniprésents dans la rue Saint Ferréol…
P. S. : L’utilisation de la voix a déplacé la question du sens. La partition vocale de Réclame est constituée à partir de slogan publicitaire. Il y a forcément une dimension critique d’un système ou la consommation est devenue omniprésente. Et dans le même temps, la proposition éveille la curiosité, incite au déplacement, au mouvement.
Propos recueillis par Fred Kahn pour Blog 2.013
Réclame !, le 10 mai à 19h 30 et 20h 15. Rue Saint Ferréol, Marseille, 1er
oXc [Odysée], le 20 et 21 juillet à 22h. Festival Chalon dans la rue.
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